Les événements des dernières semaines m'ont évidemment fait penser à Haïti et aux Haïtiens. Ma première réaction a été de
penser que rien ne leur serait épargné à ce peuple trop éprouvé. Je me suis dit aussi que, si Dieu existait (ça m'étonnerait, en passant) qu'il avait manqué une bonne occasion de faire autre
chose ce jour-là. Comme j'ai déjà eu le plaisir de visiter la perle des antilles et que je n'avais jamais pris le temps d'écrire mes impressions je me suis dit que le temps était peut-être venu
de le faire. Je suis donc retourné dans mes vieilles photos (béquilles de mes vieux neurones qui s'épuisent déjà à gérer le présent...) qui ont fait surgir les souvenirs que je raconterai ici,
comme d'habitude, plus pour moi que pour vous, fidèles lecteurs (mais si vous pouvez en tirer un certain plaisir, j'en serai fort aise).
D'abord, le contexte. J'avais travaillé, avec la gentille Katia, à l'élaboration d'une attestation d'études collégiales en numismatique. Nous avions fait ça spécialement pour des étudiants
Haïtiens qui étaient venus suivre la formation au Collège dans la perspective de l'ouverture d'un musée de la monnaie à Port-au-Prince pour célébrer le 200e anniversaire de la création de la
première république noire.

Le projet était financé par la Banque de la république d'Haïti. Bon, je veux bien, mais me semble qu'Haïti avait des besoins plus pressants qu'un musée de la monnaie. Ceci étant dit, ça faisait
partie d'un projet beaucoup plus important qui visait à raviver le tourisme à l'occasion du bicentenaire. Titide (Jean-Bertrand Aristide) était toujours au pouvoir, sorti qu'il était de Cité
Soleil. Plus tard, ça s'est mis à sentir le roussi et Titide est parti. Et le projet aussi.

Jean Bertrand Aristide dans ses années de prêtrise à Cité Soleil.
Mais avant que Titide ne parte, la Banque d'Haïti avait d'autres projets. Il s'agissait de permettre aux jeunes Haïtiens qui finissaient leur Bacc (français) de se remettre à niveau en sciences.
L'idée, c'était d'offrir de la formation à distance par internet satellitaire à ces jeunes Haïtiens. Et c'est le Collège Montmorency qui se chargerait d'offrir cette formation. C'est là que
j'entre en scène. Je suis donc parti en mission avec Gilles, le directeur de la formation continue, afin de jeter les bases de ce projet. Je ne me souviens plus des dates exactes, mais c'était
vers 2002.
Ce dont je me souviens cependant, c'est de la réaction de Haïtiens dans l'avion quand nous nous sommes posés à Port-au-Prince. Le pilote a crié dans le micro: «La caye!» et tout le monde a
répondu en choeur «C'est la caye!». Un genre de «Home sweet home» ou de «Y'a rien comme le bon vieux chez soi!». Et c'est toujours ça qui me revient en tête quand on évoque l'indécrottable joie
de vivre des Haïtiens, cibles de tous les malheurs de l'humanité «La caye! c'est la caye!».
Nous avons tout de suite été logés dans un hôtel que j'ai trouvé paradisiaque, La Villa Créole à Petionville


C'est là qu'étaient installés la journaliste Chantal Guy et le photographe Ivanoh Demers de La Presse le jour même du séisme alors qu'ils accompagnaient Dany Laferrière. Un des murs de l'hôtel a
failli s'écrouler sur le photographe. J'ai passé dans cet hôtel de très beaux moments, le matin, en déjeunant sous le manguier gigantesque près de la piscine et le soir, à l'heure de l'apéro avec
Gilles Charest du Collège, en devisant de tout et de rien. Aujourd'hui, il n'existe plus (l'hôtel, Gilles, lui, est toujours bien portant). Je parle du matin et du soir parce que le jour, on
travaillait à monter le projet avec toutes sortes de partenaires (dont l'USAID) que nos hôtes nous faisaient rencontrer. Nos hôtes, c'était Fritz, de la Banque d'Haïti et Bernard un
ingénieur ami de Fritz. Fritz garde toujours contact avec Katia mais Bernard a été assassiné un jour, comme ça, d,un coup de revolver, dans sa voiture. On ne saura jamais pourquoi.
Je me souviens d'une discussion autour de la piscine. Des coopérants (c'était un nid de coopérants cet hôtel) discutaient de la pertinence d'enseigner le créole à l'école. Ils penchaient plutôt
pour l'avis selon lequel c'était une bêtise puisque le créole n'était parlé que par les Haïtiens et que c'était une façon de se couper des bienfaits de la mondialisation.
Le créole... fascinant dialecte quand même. Tiens, je vous mets une photo d'une affiche croquée dans un passage près de l'hôtel.

Traduction libre (pas vraiment nécessaire, mais bon...) Avis aux malpropres: Interdiction de pisser dans
l'escalier ou au coin de l'hôtel sinon il y aura sanction (derrière) (derrière le fait de pisser là où il ne fallait pas, la sanction suit). Je me souviens aussi d'avoir vu à la télé «Pisidan
ripiblik la» ou «Ayéwoport» si mes souvenirs sont justes. On aurait tendance à penser que tous les «R» sont éludés, comme dans la prononciation haïtienne mais non, certains demeurent, allez
savoir pourquoi. Je me souviens aussi que Bernard et Fritz nous avaient appris à dire merci «messi» et merci beaucoup «messi ampil». J'ai été étonné de leur étonnement quand je leur ai répondu
«ben oui, c'est des mercis en piles, des piles de mercis».
Je me souviens aussi de nos promenades dans Pétionville, la banlieue cossue de Port-au-Prince. C'était peut-être cossu mais on était quand même bien protégés... En fait, l'hôtel était en
contrebas d'une artère principale (l'avenue panaméricaine). Il fallait prendre un petit chemin descendant (nommé Impasse des hôtels) pour acéder à la Villa créole et à l'autre hôtel, le
Rancho dont je ne sais pas ce qu'il est advenu. Au bas de ce petit chemin il y avait une barrière avec un garde armé... pour protéger les Blancs. La Villa Créole était au bout de l'impasse, sur
une sorte de promontoire d'où on pouvait observer (de loin) la vie dans les collines environnantes. Beaucoup de petites maisons en blocs de ciment qu'on a vu de nombreuses fois à la télé et dans
les journaux et d'où sourdaient les bruits de la vie et le chant des coqs. C'est dans cette impasse, bordée de marchands de souvenirs, que j'ai acheté quelques petits tableaux peints à la
main mais en série, pour le touriste, mais que je conserve toujours précieusement, de même que ma statue en bois d'une dame haïtienne portant un fardeau sur la tête et aussi d'autres babioles que
j'ai encore et que je trouve toujours charmantes comme les boites de conserve porte-crayons et les poissons porte-clefs.

Nous avions repéré, non loin de l'hôtel, un petit resto sympa où on pouvait manger du poisson frais (très bon et très agréable). C'était tout près aussi d'une espèce de drug store à la Jean-Coutu
où un garde armé nous accueillait (enfin , si on peut dire). C'est d'ailleurs là que j'ai vu ma première affiche «pa z'am» (encore là, si je me souviens bien) et j'ai compris quand j'ai
revue cette affiche avec un pictogramme:

Ça me fascinait de voir qu'on devait prendre la peine d'interdire le port d'armes pour accéder à la pharmacie... Toujours lors d'une de nos promenades à Pétionville ( de Alexandre Pétion,
mulâtre qui fut déjà président à vie et toutes sortes d'autres choses( http://fr.wikipedia.org/wiki/Alexandre_P%C3%A9tion ),
j'ai vécu une expérience qui m'a marqué pour longtemps. Déjà, être un Blanc à l'aise financièrement dans ce pays qui est l'un des plus pauvres, c'est un peu gênant (à ce sujet,
lire la chronique de Patrick Lagacé citée un peu plus bas). Mais là, j'ai été un peu secoué quand même. Toujours est-il que Gilles et moi avions entrepris d'explorer un peu plus à fond notre
quartier élargi (nous nous sommes éloignés du milieu protégé de l'hôtel, quoi),
et nous avons vu de la fumée qui montait d'un endroit, dans la rue, un peu plus loin. On s'est dit: «Chouette, un barbecue!». C'est incertains de notre conclusion que nous nous sommes
avancés vers l'endroit en question pour nous rendre compte que c'était un gros tas d'ordures qu'on faisait brûler.
Tant pis pour le barbecue. Un peu plus loin on pouvait voir un attroupement (malgré que nous étions presque toujours au sein d'un attroupement, la rue étant pleine de gens). En nous approchant,
nous avons constaté que c'était un marché. Allez, on y va. C'était un marché minimaliste, avec des gens qui offraient par terre de maigres légumes et fruits, mais c'était vraiment
bondé. Nous étions bien engagés dans le marché lorsque, à peu près en même temps tous les deux, on a senti le regard lourd des gens sur nous.
On s'est fait traiter de «Blancs» et une femme m'a fait des signes comme si j'étais une espèce de porc lubrique qui n'étai tlà que pour se taper des petites filles. On se sentait mal, quoi. Comme
des «qui n'avaient pas d'affaire là». Pas de violence physique, mais beaucoup de non-dit expressif... On est repartis le plus discrètement possible. Sur la photo, à droite, vous pouvez voir
un bâtiment qui abrite le marché intérieur. Il y faisait tellement sombre qu'après ce que nous venions de vivre, nous n'y sommes pas entrés. Vous remarquerez les deux jeunes filles en
arrière-plan habillées en uniformes scolaires. Les Haïtiens accordent beaucoup d'importance à la scolarisation, on voit partout de petites écoles privées et pour assister à leurs cours les élèves
sont toujours tirés à quatre épingles. Quand on voit le dénuement dans lequel ils vivent on a peine à comprendre comment ils peuvent être aussi impeccables en ce qui a trait à leur
tenue.
Nous n'avons pas eu à nous rendre beaucoup à Port-au-Prince et nous n'avons pu prendre le pouls de la ville et je crois que nos hôtes n'aimaient pas beaucoup y aller. Ce que j'y ai vu en tout
cas, c'est la couleur , la vie et l'animation continuelle d'une ville où les véhicules doivent céder le pas aux piétons. Je me suis aussi rendu au palais présidentiel (celui qui s'est
écroulé) et sur la place d'armes qui est présentement occupée par les réfugiés. C'étaient de très beaux endroits.

Bon, ça c'est une carte postale prise un jour de marché, mais vous voyez ce que je veux dire... Nous avons aussi discuté avec des gens de la coopération canadienne qui nous décourageaient un peu
d'investir dans le développement... On m'a ainsi raconté qu'une école professionnelle avait été entièrement équipée de machinerie lourde et que, trois semaines après l'ouverture de l'école, il ne
restait plus rien. Tout avait été volé... La dame de l'ambassade n'en voilait même pas à ceux qui avaient fai tle coup, on est dans le pays de la débrouille et quand l'État ne sais pas prendre
soin minimalement de l'ordre et du bien-être de ses citoyens, ceux-ci le font comme ils le peuvent, en revendant de la machinerie volée dans une école par exemple. Quand on vit au jour le
jour il n'y a pas beaucoup d'espace pour installer les fondations d'un avenir meilleur avec l'éducation. Et pourtant comme je viens de le dire, la scolarisation est très importante pour les
Haïtiens.
Pour en revenir à la débrouille dans un état qui n'a pas vraiment de structure et où le gouvernement ne prend pas soin de ses citoyens, ça permet de comprendre un peu mieux les scènes qu'on voit
à la télé où on voit des gens s'entre-déchirer pour un sac de fèves ou de riz. C'est chacun pour soi. Il est très difficile de comprendre et de juger ces comportements à partir de nos valeurs
occidentales. Nous qui attendons sur les feux rouges même à trois heures du matin alors qu'il n'y a pas un chat dans les rues, nous avons si bien intégré nos normes de la vie dan snotre société
que nous avons de la difficulté à bien saisir comment le fait de vivre dans une société (où nos règles n'existent pas) génère des comportements que nous trouvons, à prime abord,
répréhensibles.
Je lisais, l'autre matin, un article dans La Presse (je ne me souviens plus quand ni qui) dans lequel on
relatait que la journaliste avait demandé à des gens qui venaient tout juste d'obtenir du secours s'ils avaient été secourus. On répond que, non, personne n'est venu. Ce qu'on explique dans
l'article c'est que les gens ne disent pas qu'ils ont été secourus de peur que les secours ne viennent plus... À ce sujet, j'aime bien la couverture que fait Patrick Lagacé
( http://www.cyberpresse.ca/opinions/chroniqueurs/patrick-lagace/201001/27/01-943326-pauvres-porsche-et-pedicure.phpLa
deuxième étape du voyage était à Cap-Haïtien. Ce sera l'objet de mon deuxième article.



